Tu perds un point que tu aurais dû gagner. En une seconde, une phrase traverse ta tête : « Ça recommence. »

Ton souffle se raccourcit. Ta mâchoire se serre. Et le point suivant, tu le joues déjà contre toi-même.

Ce n’est pas le point perdu qui a fait ça. C’est l’histoire que ta pensée en a tirée. Et elle fait pareil sur le court et en dehors : sans bruit, tous les jours, sans que tu la voies. Et c’est l’état que ça crée en toi, même de manière inconsciente.

1. Ton mental n’a pas besoin de filtre

Entre un fait et ta réaction, il y a toujours une chaîne : perception, interprétation, émotion, action. C’est le modèle cognitif d’Aaron Beck (Cognitive Therapy and the Emotional Disorders, 1976), à la base de la thérapie cognitive. L’interprétation, ce sont des jugements, des préjugés que ton mental ajoute au fait.

C’est comme porter des lunettes teintées sans le savoir : tu crois voir le court, tu vois la couleur du verre. Tu ne réagis donc pas à la situation telle qu’elle est, mais aux préjugés que tu y projettes.

Or tu n’as pas besoin de lunettes teintées. Tu as besoin d’un mental affûté, qui voit la situation telle qu’elle est.

Concrètement, une double faute peut te crisper pendant trois jeux, ou n’être qu’un point perdu. Vue telle qu’elle est, elle n’est qu’un point perdu.

2. Ta pensée façonne ton état émotionnel

Le mot émotion vient du latin emovere, formé de e (« hors de ») et de movere (« mouvoir »), selon l’étymologie. L’émotion, c’est ce qui nous met en mouvement.

Elle naît de ton mental. Prends l’image d’un tigre : si ta tête te le montre, ton corps fabrique la chimie de la peur, même s’il n’y a aucun tigre. Les émotions ne tombent pas du ciel : elles naissent de jugements souvent automatiques, comme le danger, l’injustice, la perte ou la menace pour l’ego. C’est la théorie de l’évaluation de Richard Lazarus (Emotion and Adaptation, 1991).

Deux joueurs vivent le même break contre eux : l’un se crispe, l’autre sourit. Leurs pensées ne sont pas les mêmes.

Une pensée peut changer de direction très vite. L’émotion, elle, met plus de temps à redescendre. Sadhguru dit que l’émotion est « la partie juteuse d’une pensée ». Si tu repères la pensée tôt, l’émotion a moins de chances de s’installer.

3. Ta croyance agit sur ton corps : placebo et nocebo

Un placebo est un traitement sans principe actif, comme une pilule de sucre, qui produit pourtant un effet parce que tu crois qu’il agit. Son contraire, le nocebo, produit des effets négatifs parce que tu t’attends à de mauvais résultats (Colloca et Miller, 2011).

C’est pour ça que les scientifiques testent les traitements en double aveugle : ni les participants ni les chercheurs ne savent qui reçoit le vrai traitement et qui reçoit le placebo. Il faut neutraliser l’attente de chacun, sinon elle fausse les résultats. Que ce protocole existe prouve déjà que la croyance pèse.

Le sport n’y échappe pas. Une revue systématique de 32 études trouve des effets placebo et nocebo de petits à modérés sur la performance. Dans une étude auprès de 627 athlètes, une capsule inerte présentée comme nuisible à leur sprint a fait baisser leur performance d’environ 0,9 %. Dans une autre, des suggestions négatives ont réduit le travail fourni par des sujets sains lors d’un exercice de jambes jusqu’à l’épuisement.

Ces effets sont modestes, mais au tennis, un point se joue sur peu de chose. Ton « ça recommence » est une attente négative, et les études montrent que ce type d’attente peut peser sur la performance. La repérer, c’est déjà pouvoir la changer.

La visualisation est un outil, mais pas le plus important. Les méta-analyses trouvent un effet positif de l’entraînement mental sur la performance, mais petit. Ce qui compte, c’est ce que tu imagines. Dans une étude sur 126 golfeurs novices, ceux qui imaginaient la réussite ont progressé, alors que ceux qui imaginaient comment éviter l’erreur avant chaque putt n’ont pas progressé.

Alors, ne t’imagine surtout pas la double faute, sinon elle arrive. C’est l’idée du singe bleu : si je te dis « ne pense pas au singe bleu », tu penses au singe bleu, parce que le cerveau fonctionne par images. Daniel Wegner l’a testé avec un ours blanc (Wegner et collègues, 1987) : des participants à qui l’on demandait de ne pas y penser y pensaient régulièrement malgré tout.

Imagine plutôt une trajectoire, une zone avec de la sécurité, peu importe le contexte.

Et c’est contre-intuitif : ce n’est pas en ralentissant pour assurer que tu auras un service solide. C’est l’accélération de la tête de raquette et l’engagement général, avec de la stabilité bien sûr, qui créent cette compétence : un service solide, stable.

4. Ta pensée pilote tes décisions

Tu crois décider de façon rationnelle, mais un mode de pensée rapide et intuitif propose souvent avant que tu réfléchisses. Daniel Kahneman (Thinking, Fast and Slow, 2011) l’appelle le système 1. Le mode lent et réfléchi, le système 2, valide ensuite souvent ce que le premier a suggéré.

Sur le court, ton choix de coup et ta prise de risque partent donc d’une impression (« il va jouer croisé », « je ne dois pas rater ») avant d’être analysés.

Quand tu le sais, tu peux te demander : est-ce que je décide, ou est-ce que je justifie ? Tu reprends la main sur tes choix, même sous pression.

5. Ta pensée entretient ton identité

À force de répétition, certaines pensées deviennent des croyances sur toi : « je suis comme ça », « ce n’est pas pour moi », « je n’ai pas le choix ». À partir de là, tu cherches des preuves de ta phrase au lieu de regarder ce qui se passe.

Ces croyances pèsent sur ton jeu. Albert Bandura (Self-Efficacy, 1997) a décrit le rôle de la croyance en sa propre capacité d’agir. Une méta-analyse de 45 études en sport (Moritz et collègues, 2000) trouve un lien modéré entre cette croyance et la performance (r = 0,38), qui joue dans les deux sens : la croyance influence la performance, et la performance nourrit la croyance.

Quand tu repères ta phrase, tu peux la tester au lieu de la confirmer. Tu ne te définis plus par ce que tu t’es répété pendant des années.

6. Voir penser, plutôt que penser positif

Ce qui élève vraiment ton niveau, ce n’est pas de « penser positif », c’est de voir penser. Observer tes propres pensées, c’est ce que les psychologues appellent la métacognition, un concept que John Flavell a décrit en 1979 (source).

Quand tu sépares les faits, les interprétations et les récits, tu peux changer ta lecture d’une situation au lieu de la subir. Selon Gross et John (2003), les personnes qui changent ainsi leur façon de penser une situation vivent plus d’émotions positives et moins d’émotions négatives que celles qui répriment ce qu’elles ressentent. Elles rapportent aussi un meilleur bien-être.

C’est ta capacité à observer, et non à juger, qui te permet d’évoluer, de créer quelque chose, de mettre les choses en place et de te rapprocher de ce que tu veux.

Tu ne gaspilles plus ton énergie, ta discipline et ta volonté à lutter contre un logiciel interne que tu n’as jamais examiné. Si tu ne travailles pas ta pensée, elle travaille sur toi.

7. Un mental fonctionnel est un mental aiguisé

Le mental est un chef d’orchestre. Il ne joue d’aucun instrument : il donne l’intention et il prête l’attention.

Quand l’intention est claire et que l’attention reste là où tu la poses, ton mental est aiguisé : il dirige. Sans cela, ce sont tes pensées automatiques qui prennent la baguette, et l’orchestre joue ton « ça recommence ».

C’est pour ça qu’il est important de savoir ce que tu veux, et de maintenir la même direction, point après point, même quand le score se complique.

C’est ce que permet le yoga. Par le souffle, la posture et l’attention, il t’apprend à poser ton attention où tu le décides, et à la ramener quand elle part. Tu ne subis plus tes pensées : tu les diriges.

8. Pour qu’il joue pour nous, pas contre nous

Le mental est avant tout là pour nous protéger. Nous sommes des survivants : c’est pour ça qu’il repère si vite le danger.

Mais si nous sommes constamment en mode protection, nous ne pouvons pas développer ni faire évoluer notre jeu. On ne tente pas un nouveau coup quand on cherche seulement à ne pas perdre.

Il y a donc l’émotion, et il y a l’action consciente. Comme l’émotion est la partie juteuse de la pensée, nous pouvons, avec de la pratique, prendre un peu de distance avec notre processus psychologique, avec notre mental.

Le mental a deux capacités formidables : se rappeler, et imaginer. Quand on se raconte des histoires, c’est simplement la mémoire qui revient au galop.

Ce que nous voulons, c’est nous servir de notre mental comme d’un couteau bien aiguisé, pour qu’il joue pour nous et non contre nous. Il remplit alors ses deux fonctions primaires : l’attention, qui recueille les informations qui nous sont utiles, et l’intention, qui nous permet de prendre des décisions simples et réalisables.

Dans l’article suivant, on va plus loin : Intense mentalement et calme physiquement.

Un exercice pour ton prochain point perdu

Après un point perdu, sépare trois choses, une phrase chacune :

  1. Le fait : ce qu’une caméra aurait filmé. « J’ai fait une double faute. »
  2. L’interprétation : ce que tu en conclus. « Je tremble dans les moments importants. »
  3. Le récit : l’histoire sur toi qui en découle. « Je suis un joueur qui craque. »

En les séparant, tu vois que seul le premier est un fait. Les deux autres, tu peux les questionner : est-ce vrai à chaque fois ? Quelle autre lecture est possible ?

Tu reprends la main avant que ton corps ne se crispe.

Et toi, qu’est-ce que tu veux ?

La visualisation est un outil. Le mental aussi. Ce qui compte le plus, c’est la vie que tu mets dans ton jeu.

Mais on ne crée rien si on ne sait pas ce qu’on veut créer. Pas ce que tu veux éviter : ce que tu veux créer sur le court.

→ Ça me parle : L’excellence réside dans l’état d’être

→ Ça ne me parle pas : De la survie à l’optimisation : mieux comprendre ton cerveau pour mieux agir